jeudi 2 août 2012

Secrets et mensonges de la jalousie


Secrets et mensonges de la jalousie

Quoi de plus insupportable, et de plus banal, que de se croire trompé, remplacé, oublié, nié ? En plus, c’est un sentiment inavouable. Sans doute parce qu’il cache des frustrations inavouées. La jalousie, porte ouverte sur l’inconscient ?

Nous avons tous un jour éprouvé cette douleur terrible. Sous son emprise, il a même pu nous venir l’envie de tuer… ou de mourir. Pour, après coup, nous demander : mais qu’est-ce qui m’a pris ? La réponse sera différente pour chacun. Car la jalousie est un sentiment aussi répandu que complexe et trompeur : elle cache souvent des frustrations, des désirs inavoués. Nul besoin de psys pour le deviner : elle nous vient de très loin, du fond de notre enfance. Parfois, la jalousie se cache elle-même, au point d’être méconnaissable. En effet, de tous les sentiments humains, c’est sans doute celui qu’on (se) dissimule le plus. Parce qu’elle est mal jugée, on en a honte et on ose à peine s’interroger sur son fonctionnement. Pourtant, elle a beaucoup à nous apprendre.

D’où vient la jalousie ?

D’après les psychanalystes, on n’aurait jamais été jaloux qu’une seule fois, dans sa toute petite enfance. Une jalousie si terrible qu’elle nous a marqués à vie. Lorsqu’on est jaloux, on ne ferait jamais que revivre cette douleur-là, celle du tout petit enfant qui ne supporte pas de voir sa mère se détourner de lui. Tout d’un coup, son monde s’écroule : il se sent abandonné, trahi.
Pour Lacan, cette souffrance, nécessaire car elle permet de sortir de la fusion avec la mère, intervient à la fin de la période du sevrage, déjà difficile en soi, et au moment où l’enfant s’apprête à vivre un traumatisme important : réaliser qu’il n’est plus tout seul, qu’il existe un autre (par exemple, à l’arrivée d’un nouvel enfant dans la famille). Tout dépend donc de la manière dont cette première blessure aura été vécue. Que certains avalent les couleuvres plus difficilement que d’autres, et les voilà marqués au fer rouge du manque. Aucun amour ne sera jamais assez grand. Aucun être ne sera jamais assez fiable.

Peut-on être jaloux parce qu’on se sent soi-même infidèle ?

C’est un phénomène assez courant. Avant son mariage, Jean-Jacques, grand séducteur, faisait du charme à tout va et accumulait les conquêtes. Depuis, il s’est « rangé ». Son épouse lui est fidèle. Elle s’habille avec sobriété et se comporte sans provocation. Pourtant, Jean-Jacques, terriblement jaloux, blêmit dès qu’elle converse avec un autre homme. « Ce que cet homme projette sur son épouse, ce sont ses propres désirs, commente Jean-Pierre Winter, psychanalyste. Pour lui, le désir équivaut au passage à l’acte. Donc il se sent coupable, refoule son envie de la tromper et la lui attribue. » Cette jalousie porte un nom : il s’agit de la fameuse « jalousie de projection » que Freud a définie dans son ouvrage Névrose, psychose et perversion, Puf, 1992.

Les femmes sont-elles plus jalouses que les hommes ?

Non, mais elles le montrent davantage. A la différence des hommes, les femmes sont curieuses de leur rivale. Elles veulent tout savoir d’elle : la couleur de ses cheveux, son tour de taille, ses goûts… Les hommes sont davantage dans le déni : « Mon ami prétendait ne pas être jaloux, raconte Claire, et il était sincère. Mais le soir où je lui ai avoué une aventure insignifiante, qui datait du moment de notre rencontre, il a vomi toute la nuit. Soi-disant une crise de foie ! » C’est typiquement masculin : les hommes restent longtemps indifférents puis, face à la réalité d’une tromperie, ils s’écroulent. Alors qu’une femme est jalouse d’emblée, même s’il ne se passe rien.

Peut-on ne pas être jaloux ?

Freud a été le premier à le dire : « La jalousie est, comme le deuil, un affect normal. Si elle fait défaut, c’est qu’elle a été l’objet d’un puissant refoulement. Elle joue alors dans l’inconscient un rôle d’autant plus grand. » Antoine, 33 ans, prétend ne plus être jaloux parce qu’il l’aurait été « une bonne fois pour toutes dans son enfance » : aîné d’une famille de cinq frères, il s’est senti délaissé dès la naissance du second. « La jalousie ? Je sais aujourd’hui la repérer et y opposer une contre-offensive imparable : l’indifférence. Dès qu’une femme à laquelle je tiens essaie de provoquer en moi ce sentiment, je me sens anesthésié et glacé. Elle ne m’intéresse plus. Je cesse aussitôt de l’aimer : je la méprise. »
Si Antoine a l’impression de ne pas être jaloux, n’est-ce pas justement parce qu’il l’est terriblement ? S’il refoule sa jalousie, ne serait-ce pas parce qu’il sait inconsciemment qu’il aurait moins la force que d’autres de la supporter ? Toujours est-il qu’il ne l’a pas vaincue, mais transformée en haine froide.

Quand tombe-t-on dans le pathologique ?

« S’il est légitime, au cours de sa vie, de traverser un ou plusieurs conflits engendrés par la jalousie, estime Catherine Anthony, psychosociologue et auteure de L’amour aujourd’hui,Le Cherche Midi, 1998. , il faut s’alarmer de ne pas parvenir à quitter cet état de jalousie. Par exemple, de ne pas réussir à se dégager d’un partenaire ostensiblement infidèle, ou bien de s’imaginer, à tort, et de façon obsédante, trompé par son conjoint. Au point de ne plus penser qu’à cela, d’en perdre son travail, ses amis… Dans les cas extrêmes, la psychose hystérique ou paranoïaque n’est pas loin, menaçant l’intégrité psychique de la personne et pouvant, au pire, la conduire au meurtre ou au suicide. »

Peut-elle cacher un désir homosexuel ?

Il existe une forme de jalousie, proche de la paranoïa, que Freud a qualifié de « délirante ». Dans ce cas, celui que l’on désire, ce n’est pas le partenaire, c’est le (ou la) rival(e). Si je suis une femme, par exemple, j’éprouve une attirance inconsciente pour la maîtresse de mon mari. Et ce qui me chagrine, c’est que celle-ci aime mon mari plutôt que moi. En un mot, la jalousie délirante est l’expression d’un désir homosexuel refoulé. L’expérience de Céline nous en donne une illustration parfaite : « J’ai vécu trois ans avec Bernard, que j’ai quitté à cause de son métier : il était gynécologue accoucheur. Je ne pouvais plus supporter qu’il voie des sexes de femmes toute la journée. Au début, j’avais du mal à croire qu’il restait aussi imperturbable qu’il le prétendait mais je parvenais à me contrôler. Et puis j’ai remplacé cinq jours sa secrétaire. Pour la première fois, j’ai vu la salle d’attente. “Pas mal cette grande blonde !” “Plutôt jolie, la rousse !” Le soir, je bombardais Bernard de questions. A partir de ce moment, quand on faisait l’amour, j’étais obsédée par l’idée que son désir ne s’adressait pas à moi mais à elles. J’imaginais leurs seins, leurs fesses… C’était atroce...

En quoi la jalousie diffère-t-elle de l’envie ?

Certains ne sont jaloux qu’en amour, d’autres uniquement au travail… Mais dans le cadre professionnel, on parlera plutôt d’« envie ». La jalousie est « la crainte de perdre ce que l’on possède ». Tandis que l’envie est « la souffrance de voir quelqu’un d’autre posséder ce qu’on désire pour soi-même ». Par ailleurs, la jalousie suppose un tiers rival, tandis que l’envie implique une relation à une seule personne. Mais ces deux sentiments sont intimement liés. Le mot « jalousie » ne vient-il pas du grec ancien zelos, qui signifie « envie ».

De quel genre de rival a-t-on peur ?

Il arrive que seul un certain type de rival nous inspire de la jalousie :
Le rival jumeau
Marc a vécu avec une femme qui avait des relations multiples, alors que lui était fidèle. Cela ne l’a pas du tout gêné… tant que ses rivaux ne lui ressemblaient pas : « Il s’agissait de relations bien différentes de celle vécue avec moi, ils ne me menaçaient pas. Mais, un jour, un autre homme, plus proche de moi, est entré dans sa vie. Et là, j’ai beaucoup souffert. » « Marc jouit d’une grande assise narcissique, note Jean-Pierre Winter. Il est convaincu que personne ne vaut mieux que lui. Or le rival apparaît ici comme un double qu’il suppose plus parfait que lui et qui menace de prendre sa place. D’où l’explosion de sa jalousie. »
Le rival opposé
A l’inverse, Sylvain, professeur de français, ne peut supporter un rival qui soit son contraire : « L’ex-époux de ma femme n’avait éveillé en moi aucune jalousie jusqu’au jour où je suis tombé sur une de ses lettres, truffée de fautes d’orthographe. Ça m’a anéanti. Je ne comprenais plus rien. Si elle avait pu aimer cet homme, comment pouvait-elle m’aimer moi qui suis si différent ? » « Il y a, derrière cette réaction, estime Jean-Pierre Winter, l’incertitude d’être véritablement l’objet du désir de l’autre : “Si ce que je lui donne n’est pas ce qu’elle désire, alors que me veut-elle ? Que veut-elle ? Et moi, qui suis-je ? Que me manque-t-il ?” Il s’agit à la fois d’un effondrement de son identité et d’une blessure narcissique. »

Pourquoi est-il si difficile de renoncer à la jalousie ?

Pour beaucoup, la jalousie est une preuve d’amour. Si notre partenaire en est dénué, il n’est pas rare qu’on le lui reproche. C’est à son aune que nous mesurons la force de la passion. La jalousie fait donc partie du plaisir de l’amour : elle réveille, galvanise, érotise ! C’est un aphrodisiaque. Relancer son désir sur la jalousie est d’ailleurs une pratique courante. La violence du désir est décuplée, liée à l’agressivité, à l’envie d’écraser, le rival… « Mon mari m’a toujours fait des scènes de jalousie tout à fait injustifiées, raconte Marie. J’en étais très agacée jusqu’au jour où je me suis rendue compte qu’il aimait cela. Après ces scènes, il me faisait l’amour avec une ardeur accrue. »
Mais la jalousie n’est pas gouvernée par la seule passion. Pendant des siècles, elle a été avant tout une affaire d’honneur à régler entre hommes. Le Méditerranéen, par exemple, se doit d’être jaloux : cela relève du code social. « Mais, aujourd’hui, les codes se transforment, tournant souvent le dos à l’héritage culturel », explique Catherine Anthony.

Nous avons tous des stratégies – inconscientes – de protection. Certains se blindent au point qu’ils ne peuvent ou ne veulent plus tomber amoureux : leur refus d’aimer est un refus d’être trahi. D’autres parviennent à se convaincre qu’ils gardent toujours la place préférentielle. D’autres encore s’inventent des échappatoires assez surprenantes : ainsi Henri pousse sa femme dans les bras d’un autre et désire assister à la scène. « Ce n’est pas qu’il ne soit pas jaloux, souligne Michèle Montrelay, mais sa jalousie est au contraire si aiguë qu’il lui faut à tout prix y échapper. En lui appliquant des figures concrètes, il l’exorcise… »
Il existe d’autres remèdes… L’écriture, par exemple, a apaisé bien des jaloux. « Ecrire, c’est tuer ! » pour reprendre les mots d’Henri Michaux. Combien de pièces de théâtre, de romans, de scénarios n’ont-ils pas été bâtis sur ce sentiment ! Nathalie, elle, est entrée en psychothérapie : « Cela m’a aidée à changer de regard, à prendre du recul et, surtout, à mieux supporter les moments de crise », confie-telle. « Mais on ne “guérit” pas de la jalousie, prévient Jean-Pierre Winter. Pas plus qu’on ne guérit de l’amour. L’analyse n’est pas une anesthésie. »
En clair, nous ne pouvons pas refuser d’être jaloux, mais nous pouvons refuser de nous laisser détruire par la jalousie.

Témoignage : “A travers mon mari, j’étais jalouse de mon père”

Anne-Marie, 26 ans : « Quand j’ai épousé Paul, de quinze ans mon aîné, j’étais d’une jalousie maladive. Je jetais les lettres et les photos de ses ex. Je lui faisais des scènes épouvantables. Nous étions au bord de la rupture… J’ai décidé de suivre une analyse. Là, j’ai compris que l’origine de mon délire venait d’un violent ressentiment envers mon père. A mes 12 ans, âge auquel j’avais besoin d’être reconnue dans ma féminité, il avait détourné son attention de moi vers une amie de ma mère. Il ne la trompait pas, mais cette femme était devenue une sorte de déesse intouchable et moi je rêvais de lui ressembler… L’analyse m’a aidée à prendre de la distance vis-à-vis de ma jalousie qui n’avait donc pas grand-chose à voir avec Paul. Son comportement, c’est vrai, était irréprochable. »



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