dimanche 2 septembre 2012

Faut-il chercher un sens à son cancer ?


Quand le diagnostic cancer tombe, chacun ressent naturellement le besoin de comprendre. Pourquoi cela nous arrive-t-il à nous ? Maintenant ? Qu’avons-nous fait pour le « mériter » ? Que révèle ce cancer sur nous, sur notre vie ? Si ce questionnement est légitime et parfois salvateur, il peut s’avérer dangereux, également, si l’on en fait une condition sine qua none de sa guérison. Et si cette quête finit par nous éloigner du chemin du bon sens et de notre propre vérité.

David Servan-Schreiber, Thierry Janssen, Guy Corneau… Nombreux sont les auteurs qui ont interrogé la maladie en général – et le cancer en particulier – avant d’arriver à une même conclusion : nos pathologies ne seraient pas seulement le fruit du hasard ou de la génétique. Nous aurions ainsi, selon eux, tout intérêt à écouter ce qu’elles ont à dire sur nous. Leurs propos rencontrent aujourd’hui un large succès auprès de patients désireux de trouver la cause et un sens à leur cancer afin – ils l’espèrent - de mieux retrouver la santé. Le message en filigrane : « La guérison du corps dépend aussi de celle de l’esprit. ».
La réalité, bien entendu, est autrement plus complexe, et le message, s’il est trop simplifié, peut s’avérer dangereux. Les premières victimes ? Les malades eux-mêmes, qui voient parfois s’ajouter à la douleur du corps, le poids de la culpabilité. Quand ils ne décident pas simplement de refuser les traitements médicaux au profit de méthodes plus hasardeuses.

Une nécessité humaine

Si cette recherche se fait particulièrement pressante face à la maladie cancer, c’est que celle-ci vient perturber toute la vie de la personne malade. Brouille tous ses repères. Or partir en quête d’un sens permet justement de remettre un semblant d’ordre dans ce chaos soudain. Identifier une cause, avoir l’impression de comprendre comment est née la maladie… Ce lien de cause à effet permet de mieux appréhender ce que l’on vit et de trouver sa place face à des événements qui deviennent ainsi plus lisibles.Alors que faire ? Faut-il oui ou non chercher un sens à son cancer ? Pour Danièle Brun, psychanalyste et présidente de la société Médecine et Psychanalyse, la vraie question serait plutôt « Peut-on faire autrement ? ». Car pour elle qui a longtemps travaillé en cancérologie, la quête de sens est profondément humaine… et inévitable. « La nature humaine est ainsi faite : nous avons besoin de chercher un sens. Rechercher des causes nous fait du bien. Au cours de ma pratique, j’ai rencontré nombre de personnes qui éprouvaient le besoin de trouver du sens à ce qui leur arrivait dans leur vie passée. J’ai souvent entendu : ‘Cette maladie, c’est parce que j’ai perdu ma mère, parce que j’ai confié mon enfant à ma belle-mère, parce que j’ai trompé mon mari’. » Une quête qui viendrait directement de notre enfance. « Chaque adulte, et notamment lorsqu’il est malade, porte en lui un petit enfant curieux, poursuit-elle. Un enfant qui cherche toujours à savoir pourquoi, pourquoi, pourquoi… »
Pour les personnes malades, la quête de sens permet ainsi d’expliquer ce qu’ils pensaient purement inexplicable : le cancer lui-même. « Identifier les causes de ce qui nous arrive ne permet pas seulement de prendre certaines précautions pour accroître son espérance de vie, écrivait ainsi Thierry Janssen dans son ouvrage « La maladie a-t-elle un sens ? (Fayard, 2008). Cela permet aussi de rationnaliser des situations dont l’absurdité est intolérable pour nos esprits avides de compréhension. »

Se remettre en mouvement

Bruno, 50 ans, témoignait ainsi récemment dans notre magazine : « Quand l’annonce du cancer de la gorge est tombée, ma première réaction a été : “Pourquoi moi, pourquoi ça ?” Ce qui m’arrivait n’avait pas de sens. Or j’ai besoin de mettre du sens pour m’approprier les choses. » Partir en quête d’une cause, explorer son passé, fouiller son histoire personnelle permet ainsi de devenir acteur de sa maladie, de reprendre sa vie en main. Surtout à un moment où l’on est souvent, par la force des choses, contraint à la passivité : s’en remettre aux médecins, suivre les soins, attendre…

Les traitements et autres protocoles laissent ainsi peu de place aux questions des patients et aux tourments de leur esprit. « Forte de ses succès thérapeutiques, la médecine scientifique a fini par chasser les malades de leur corps, ouvrant ainsi la porte à une certaine déshumanisation des pratiques de soin. », estimait ainsi Thierry Janssen dans son livre. Car le cancer n’atteint pas que le corps : il vient également perturber l’image que les patients ont d’eux-mêmes, mais aussi leurs priorités, leurs valeurs et souvent, même, leur identité. Comment s’étonner alors qu’ils ne puissent se contenter d’analyses et de solutions purement organiques ? D’une vision strictement biologique de la maladie, de ses origines et de son évolution ?

Mobiliser toutes les armes pour se battre

Chercher un sens à son cancer est donc avant tout porteur d’espoir. Pour beaucoup, ce seul fait suffit à légitimer cette quête. Réussir à positiver, à maintenir à distance nos peurs et nos idées les plus sombres apparaît ainsi comme un moyen privilégié de lutter contre la maladie elle-même. Pouvoir de l’autosuggestion ? Simple effet placebo ? Pour le malade qu’importe ! Lui aspire avant tout à combattre le cancer en mobilisant toutes les armes à sa disposition.Mais derrière la question du sens du cancer, se profile surtout une promesse : celle qu’une fois la cause identifiée, il sera possible au patient d’affronter le problème, de le résoudre et ainsi guérir de son cancer. Jung ne disait-il pas que « La maladie est l’effort que fait la nature pour guérir l’homme. » ?
Mais la démarche n’est-elle pas risquée ? Et si cela ne faisait qu’entretenir de faux espoirs ? Sur son site Guerir.org, David Servan-Schreiber répondait aux sceptiques : « Le vrai risque, quand on passe sous silence ce que chacun peut faire par soi-même, c’est le risque du désespoir et du découragement. L’espoir, tant qu’il est raisonnable, n’est jamais un risque. »

L’influence de la psyché au cœur du débat

Depuis le XIXème, nombre de penseurs se sont pourtant chargés de mettre en évidence des liens entre douleur psychique d’un côté et maladie du corps de l’autre. Que ce soient celles de Groddeck hier ou de Hamer aujourd’hui, ces théories, même si elles font toujours débat, continuent de nous interpeller. Car qui ne connaît pas dans son entourage une personne qui a développé un cancer après la perte d’un être cher ? Ou après un grave problème professionnel ?Mais le débat autour du sens de la maladie est loin d’être clos. Parce qu’il interroge directement le lien entre psyché et soma. Or en la matière, rien n’est encore prouvé de manière irrévocable. « Nous disposons effectivement d’études sur le rôle du facteur stress dans la baisse des défenses immunitaires, rappelle Danièle Brun. Il y a aussi les enquêtes épidémiologiques et statistiques liant cancers et événements douloureux dans les années antérieures. Elles montrent effectivement qu’il existe un lien. Mais il faudrait une étude conjointe pour savoir si, dans la population générale, on ne retrouve pas un même pourcentage de gens qui peuvent témoigner d’un événement douloureux dans les mois précédents. Parce que la vie est faite de chagrins, de séparations et cela n’aboutit heureusement pas toujours à un cancer. Attention, je ne dis pas que l’interaction psychosomatique n’existe pas. Mais selon moi, il est très dangereux de la penser en ligne directe. »
Comment alors ne pas faire le lien ? Pour Danièle Brun, « S’inscrire dans cette théorie serait reconnaître une toute puissance des pensées et des éprouvées personnelles sur le devenir de son corps. En tant que psychanalyste, je ne peux que rejeter ce lien direct de cause à effets. Sinon, cela reviendrait à dire ‘si vous avez fait 10 ou 15 ans d’analyse, il ne pourra rien vous arriver ‘. Or le corps est toujours plus ou moins vulnérable. » Et le cancer, toujours multifactoriel.

Trouver le sens ou trouver un sens ?

Impact de l’environnement, rôle de l’hérédité, mécanique du corps et influence de la psyché… Les études médicales montrent que le cancer ne saurait se réduire à une cause. A fortiori à une origine psychologique, surtout si l’on se livre à des interprétations selon une grille de lecture toute faite. Un cancer de la gorge ? Le poids des non-dits sans doute. Un cancer des ovaires ou du sein ? Certainement la conséquence d’un problème avec la maternité, les enfants, dira-t-on…

Le problème, c’est que ces interprétations psychosomatiques sommaires ont fini par s’ancrer dans les esprits, et risquent d’entraver notre recherche de sens. Car elles peuvent masquer une cause plus profonde, plus personnelle, moins évidente… Et nous éloigner de notre propre vérité, celle qui pourrait justement nous aider à avancer. « Le risque, c’est que la recherche d’une origine reste dans le registre du « c’est parce que », analyse ainsi Danièle Brun. Car cela a beau être rassurant, sécurisant, ce n’est pas exhaustif. La quête de sens est comme une randonnée : il faut savoir aller plus loin que le sentier et garder à l’esprit qu’on n’en a jamais fini une fois pour toute. Impossible de dire ‘ça y est, j’ai trouvé’. Il faut aussi rappeler que la recherche de sens porte toujours l’empreinte de la personne. Elle n’est pas porteuse d’une vérité : elle n’est porteuse d’effets de vérité que pour la personne qui la dit et qui la croit. »

Etre accompagné(e) dans sa recherche

Doit-on pour autant renoncer à engager une démarche psy pour mieux affronter le cancer ? « Non, il est toujours bon de se poser des questions, encourage la psychanalyste. Alors allez-y, questionnez-vous ! Mais ne pensez pas que vous tenez la vérité. Vous tenez sans doute, pour le moment, quelque chose qui vous fait du bien. Mais ne songez pas que vous pouvez en rester là, car tout reste ouvert. Dans cette quête de sens, il faut savoir trouver le juste milieu. Et selon moi, cela consiste justement à se garder de rechercher trop de correspondances directes entre ce qui se passe dans la tête, dans le cœur et ce qui se passe dans le corps. »
Pour Danièle Brun, cette démarche psy est d’ailleurs surtout utile parce qu’elle permet de redonner une place à d’autres préoccupations que la maladie. « Cet accompagnement permet au patient de s’ouvrir à d’autres centres d’intérêt. De se défocaliser, de se désobséder, ce qui est extrêmement important. Cela lui permet de retrouver une certaine souplesse face au cancer. Car dans toutes les prescriptions que l’on entend - « gardez votre rythme de vie, votre travail » - la toile de fonds reste toujours la maladie. Or si l’on arrive, avec l’aide d’un thérapeute, à lâcher cette toile de fond autour de laquelle tout s’organise, dans laquelle tout prend sens dans le passé et tout va prendre sens dans l’avenir, cela mettra un peu de distance entre nous et la maladie. Et donc entre nous et nos angoisses ».

Le piège de la culpabilité

Se faire aider est sans doute, également, la meilleure façon d’éviter les écueils qu’implique cette recherche de sens. A commencer par la tentation de réécrire l’histoire, très humaine elle aussi, mais qui peut ouvrir la porte à une culpabilisation dévastatrice. Combien de malades finissent par penser uniquement en termes de « j’aurais dû faire ci », « je n’ai pas su faire cela » ? Voire pour ceux dont la maladie s’aggrave : « je n’ai pas été assez fort(e) pour régler mes problèmes, pas assez fort(e) pour me battre » ? Pour eux, la recherche de sens ne vient alors qu’ajouter à leur douleur physique et morale. En leur donnant injustement l’impression qu’ils ont tenu leur destin entre leurs mains et qu’ils ont échoué à la préserver. Comme si la psyché était toute-puissante sur le corps et qu’ils n’avaient pas su en tirer parti

Rechercher avant tout le bon sens

Pour éviter le piège de la culpabilité, mieux vaut donc se garder de croire aveuglément en la toute puissance de la pensée sur le corps. Ce qui n’est pas si simple, car cela implique de prendre conscience de nos limites, à commencer par notre impuissance face à la maladie. Cette étape peut donc être douloureuse mais elle s’avère utile pour prendre le recul nécessaire face à certains traitements alternatifs, parfois aussi radicaux que dangereux, qui séduisent les patients tentés de s’en remettre à des solutions « miracle ». « La démarche médicale est parfois culpabilisante, parfois mutilante, rappelle ainsi Danièle Brun. On enlève un sein, on enlève deux seins, on lance des recherches génétiques… En réalité, on prédispose aujourd’hui les gens à subir des traitements et des interventions mutilantes. C’est extrêmement violent. Soit les patients sont prêts à s’engager complètement dans ce parcours, soit ils le rejettent en bloc, avec les risques que cela implique. Et c’est un fait, les patients adhèrent à des solutions qui ont un côté un peu magique. Comme s’ils cherchaient des gourous. Comme s’ils lâchaient toute méfiance. »

Evoquant également la crédulité des personnes malades, Thierry Janssen ne manquait pas de rappeler, dans son ouvrage Faut-il chercher un sens à la maladie ?, ces patients que la quête de sens avait éloignés des chemins thérapeutiques. La solution selon lui pour éviter que certains malades n’en viennent à refuser les traitements médicaux ? Ne jamais perdre de vue le bon sens, afin de : « Donner un sens à la maladie tout en restant relié à la réalité. Expliquer le chaos qui se manifeste dans notre existence et garder suffisamment de discernement pour ne pas se perdre dans les pièges de notre imagination. » En un mot, ne pas surinvestir cette quête de sens pour éviter qu’elle ne nous apporte plus de mal que de bien.


Réactions :

0 commentaires:

Enregistrer un commentaire